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Rémy : Expat’ en Amérique du Sud, il revient pour entreprendre dans l’éducation

Rémy a co-fondé Brother Tongue il y a deux ans, pour faciliter l’apprentissage des langues. Auparavant, il poursuivait une belle carrière à l’international. Découvrez son parcours et son retour d’expérience sur une aventure pas comme les autres !

Bonjour Rémy, raconte-nous ton parcours en toute transparence !

Je suis ingénieur, j’ai été diplômé de Centrale en 2007. Suite à mes études, j’ai eu une première expérience internationale durant laquelle j’ai travaillé en Inde pour Capgemini. Je travaillais dans le développement offshore. C’était une formidable expérience car il y avait un défi technologique mais aussi humain à relever. C’était avant la crise, il y avait énormément d’investissements dans le monde de la tech à ce moment-là et j’ai eu la chance d’assister à cette croissance folle ! Puis je suis revenu en France, et j’ai songé à travailler dans le conseil en stratégie car c’était la voie royale à la sortie de Centrale. Mais je n’étais pas convaincu, car de retour d’Inde j’avais encore envie d’aventure.

J’ai trouvé une mission en Argentine avec le Groupe Seb, sur un projet de changement de Systèmes d’Information. J’étais le seul présent sur place en Argentine, et je travaillais à distance avec des correspondants en France et au Brésil. J’y ai travaillé pendant 4 ans en vivant à Buenos Aires. Suite à cela, le Groupe Seb a racheté une très belle boîte en Colombie et j’ai fait partie de l’équipe d’intégration. J’étais le premier du groupe à atterrir dans cette nouvelle société en 2011, et c’était une fois de plus passionnant.

Après une année d’intégration, le patron de la Colombie m’a proposé de prendre la responsabilité du département logistique. J’ai fait ça pendant 2 ans et demi. J’avais gagné la confiance du Groupe et j’ai eu la chance d’être rapidement positionné sur un poste de management avec une équipe de plus de 120 personnes sur 3 usines en Colombie, Amérique Centrale, Venezuela et Equateur. Puis j’ai piloté, pour ma dernière expérience au sein du Groupe, le déplacement d’usine vers un complexe industriel consolidé en Colombie. Il y avait une forte composante sociale avec l’enjeu du maintien de l’emploi localement, la sécurité durant des opérations industrielles massives et le maintien à flot du business. Je me suis toujours retrouvé dans les valeurs du groupe, c’est pour cette raison que j’ai autant aimé mes expériences là-bas.

Mais après tout cela, j’ai décidé de me lancer dans l’entrepreneuriat avec deux amis, en créant Brother Tongue. Brother Tongue s’adresse aux acteurs de l’enseignement des langues étrangères et offre la possibilité d’étendre la pratique d’une langue au-delà du face-à-face pédagogique, au travers d’une application mobile engageante au contenu personnalisé. On pourrait y voir un changement radical par rapport à ma vie d’avant, mais en réalité il y a de nombreuses similitudes dans ce que je vis au quotidien : il faut embarquer une équipe, des clients, des investisseurs…

Notre vision est de faciliter l’apprentissage des langues étrangères en combinant innovation pédagogique et technologique. C’est un projet dans lequel je me reconnais énormément, et aujourd’hui j’y suis totalement dédié.

Comment s’est fait la transition entre les deux ?

Au fond, j’ai toujours eu un caractère d’entrepreneur et un fort intérêt pour l’innovation. J’ai pu l’assouvir dans le Groupe Seb, mais j’avais envie de créer un projet dans le monde de l’éducation. Mes deux associés travaillaient chez Google. On se sentait tous très bien dans nos boîtes respectives, mais on s’est dit : et si on pouvait aller plus loin, et impacter encore plus fort, au-delà de nos entreprises ? Et l’éducation est le sujet qui nous faisait le plus vibrer.

On y a réfléchi pendant plusieurs mois et finalement on s’est dit qu’on ne passerait jamais de la réflexion à l’action dans ces conditions. On a donc décidé de passer à plein temps parce qu’on pouvait se le permettre d’un point de vue personnel et financier. On a mené nos projets dans nos boîtes jusqu’à leur terme, on a choisi une date sans se mettre dans l’urgence, et on s’est lancés mi-2016.

Qui sont tes associés ?

Olivier Teboul est un ami avec qui j’ai étudié à Centrale. On avait toujours eu en tête l’idée d’entreprendre ensemble un jour. Alors quand on a décidé de se lancer, on s’est demandé avec qui d’autre le faire.

Frederico Quintao travaillait chez Google avec Olivier. Olivier a pensé à lui assez rapidement, et j’ai une entière confiance en Olivier et en sa capacité à choisir les bonnes personnes. Il me l’a présenté, on s’est rencontrés pendant une après-midi, et j’ai senti que ça pouvait marcher. Nous en étions à la même étape dans nos carrières et nous avions tous envie de créer un projet dans l’éducation. Aujourd’hui c’est une chance infinie de pouvoir travailler avec eux deux comme co-fondateurs !

D’où te vient ta passion pour l’éducation ?

Pendant mon parcours scolaire je suis passé par plusieurs phases. Une phase où je détestais l’école, je ne me reconnaissais pas du tout dans le système scolaire. Le collège a représenté pour moi une phase difficile où l’on découvre la vie et les attentes scolaires. Je m’étais persuadé que l’école n’était pas faite pour moi.

Puis j’ai rencontré deux professeurs qui tour à tour ont su, avec les bons mots et une application très subtile, me redonner envie d’étudier. Pour leur rendre hommage, M.Corbard en BEP et Mme Nazabal en STI ! Ils m’ont donné la confiance dont j’avais besoin pour continuer. C’est ce qui m’a permis ensuite de faire une prépa et d’intégrer Centrale, ce qui ne m’était absolument pas destiné au départ !

Nous sommes tous dépendants du système pédagogique. L’idée est de pouvoir donner la possibilité à tous de faire des études, de comprendre, d’enrichir ses connaissances et de trouver un intérêt dans le parcours professionnel. On a tous à y trouver quelque chose qui nous intéresse, que ce soit dans l’art, la technique, la science…

Comment gères-tu la transition financièrement ?

J’ai été expatrié pendant dix ans, ce qui m’a permis d’économiser. Mais évidemment l’effort a été grand pour sortir de cette situation car il fallait changer de pays, reconstruire ma vie ici…

Avec Olivier, on a décidé d’entreprendre en France car un projet dans l’éducation avait du sens chez nous, là où nous avions grandi et étudié. Assez tôt dans le projet on a décidé de lever des fonds auprès de personnes qui nous faisaient confiance et qui nous avaient entourés jusque là. Cela nous permet aujourd’hui de nous financer, de financer notre société et de payer nos employés.

Quelles sont les principales difficultés que l’on rencontre dans l’entrepreneuriat ?

La première est d’ordre logistique : le fait de ne plus avoir de salaire a un impact sur le quotidien, même si on sait qu’on a des économies de côté et une gestion rationnelle des dépenses. C’est assez stressant de voir la marge se réduire. Mais c’est le stress classique de l’entrepreneur ! Il faut s’y attendre et apprendre à faire avec.

Ensuite, la difficulté est de quitter un statut valorisant, dont on hérite en occupant un beau poste dans une grande entreprise. Le métier a une signification sociale. Quand on crée une boite, on est soumis aux critiques et au jugement. Tout est à prouver à nouveau. Cela demande un effort d’humilité important, ce qui est d’ailleurs un apprentissage bénéfique.

Enfin, il faut accepter l’idée de pas aller aussi vite qu’on le voudrait. On n’a pas les mêmes moyens que ceux que l’on avait dans une grande structure, et en plus, on aimerait impacter plus rapidement. L’avantage, c’est que l’on apprend encore davantage, et que l’on s’approprie les leçons vécues.

L’aventure a démarré il y a 1 an et demi. Quel bilan en tires-tu aujourd’hui ?

C’était une année et demi éprouvante ! L’entrepreneuriat c’est une tension constante. Tout est à définir, tout est à construire, c’est difficile de se reposer.

Je suis très satisfait de voir qu’il y a une communion dans la vision que nous avons entre co-fondateurs et toute l’équipe. Je vois l’étincelle dans les yeux des gens qui nous accompagnent dans cette aventure, à qui on présente notre projet… C’est rassurant, c’est gratifiant, et ça donne du sens à ce que l’on fait.

Je constate aussi que l’itération est très importante, que cela concerne le produit ou le modèle économique. Dans notre activité, la construction est à la fois technique et pédagogique. On a plus d’idées que l’on ne peut en développer ! C’est un peu frustrant et il faut apprendre à faire de grandes concessions et à prioriser. Il faut savoir sacrifier certaines idées pour se concentrer sur l’essentiel.

Dans notre cas, on a lancé un premier produit que l’on a testé début 2017. A partir de là, on a itéré, certaines hypothèses ont été confirmées tandis que d’autres ont été remises en cause. A présent nous avons un nouveau produit qui a déjà de très bons retours de la part des premiers clients. C’est encourageant ! Cela a pris un an et demi pour nous. Il a fallu le faire à plein temps pour que ce soit plausible et que ça décolle. Cela demande de la résilience, de la confiance en soi, en son équipe et en sa vision.

As-tu un livre à recommander pour entreprendre ?

Je lis rarement des livres sur l’entrepreneuriat, car j’y vois une histoire qui a fonctionné à un moment donné, avec certaines personnes, dans un contexte particulier. Je n’accroche pas avec les leçons qui soi-disant permettent de dupliquer à souhait la formule magique.

Pour moi, un livre d’entrepreneuriat est plus proche de la recette, alors que la magie réside dans les ingrédients. Ils sont dans la nature et il faut apprendre à piocher les bons.

Je suis donc davantage attiré par les sources d’inspiration qui alimentent notre vision, notre réflexion, qui apportent du sens à ce que l’on réalise.

Quels sont tes conseils à ceux qui souhaitent entreprendre ?

Ah, les conseils ! Il faut écouter les personnes qui nous en donnent, mais on nous en donne beaucoup trop quand on veut se lancer. Ces conseils se contredisent souvent, voire contredisent notre propre vision. C’est une bonne chose car ils la font évoluer, mais cela peut provoquer beaucoup de remises en question. Alors oui pour écouter les avis, mais en les prenant comme des avis personnels plutôt que comme des vérités absolues.

Et toi, tu veux bien nous en donner un quand même ?

D’après mon expérience, mon meilleur conseil est d’aller chercher ce qui nous motive vraiment.

Cela m’inquiète lorsque je vois des gens qui veulent changer de carrière, ou créer un projet, mais qui le font par opposition à un état de fait. Par exemple, mon boss me fatigue, je suis mal payé… Tout ça, ce sont des réactions qui dépendent de nous, pas de l’extérieur. Elle peuvent être changées de mille façons, sans forcément tout quitter.

Si l’on veut se lancer dans autre chose, quel que soit le projet, il faut le faire à condition de sentir que l’on a assez d’énergie pour le faire. Et cette énergie positive, il faut la puiser dans une valeur dans laquelle on se reconnaît, en étant prêt à faire les sacrifices nécessaires. Entreprendre demande de l’énergie pour prendre la décision de se lancer, puis sur la longueur pour persévérer… C’est pour cette raison qu’il est indispensable d’après moi d’oeuvrer pour quelque chose qui fait sens. Sinon, on risque de vite s’essouffler.

Au début de ma carrière, je n’avais pas saisi cette idée. Je n’avais pas de recul sur l’origine de mes décisions. A présent, je peux dire que j’ai adoré mon travail chez Seb, et qu’aujourd’hui le projet que je porte avec mes associés est une chance incroyable. Il aurait été dommage de ne pas essayer !


Que retenir de l’expérience de Rémy ?

  • Son meilleur conseil pour entreprendre ? Aller vers ce qu’on aime et qui nous motive vraiment !
  • S’assurer d’avoir suffisamment d’énergie avant de se lancer
  • Les difficultés de l’entrepreneuriat : accepter et gérer l’insécurité financière, et quitter un statut valorisant
  • Il faut accepter de ne pas avancer aussi vite qu’on le voudrait
  • L’itération (ou le test and learn) est importante pour ajuster le produit ou le modèle économique
  • Ecouter les avis extérieurs mais ne pas tous les prendre en compte

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