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Ellen : Elle a quitté sa carrière de juriste pour devenir photographe freelance

Brésilienne d’origine, Ellen a suivi de longues études et une belle carrière dans le droit. Mais au fil des années, sa passion pour la photo a pris le dessus et elle ne sentait plus à sa place dans son travail. C’est après son burn-out qu’elle décide de s’écouter et d’oser faire de la photo son nouveau métier, photographe freelance.

Bonjour Ellen, raconte-nous ton parcours en toute transparence ?

Je suis originaire du Brésil, où j’ai démarré ma carrière. A l’heure de choisir une orientation professionnelle, je me suis tournée vers le droit car c’est une voie valorisante et sécurisante. J’ai travaillé en cabinet puis en entreprise en tant qu’avocate senior. Mais moi, j’étais une personne très créative depuis petite. Enfant, j’aimais créer et inventer, je faisais du théâtre, j’organisais des sessions cinéma…. J’ai toujours aimé l’image. Ma maman me prenait  tout le temps en photo avec une petite caméra, elle enregistrait notre vie. Aujourd’hui je tiens énormément à ces images, c’est un petit trésor de mon enfance que j’ai grâce à ma mère. Je pense que c’est comme cela que j’ai développé ma passion pour l’image, mais je n’en avais pas conscience lorsque j’étais plus jeune.

Lors d’un voyage à Madrid en 2009, j’ai redécouvert l’art grâce aux musées, aux couleurs… Alors j’ai sorti mon petit appareil amateur et toute seule, je me suis mise à prendre des photos dans les rues. Et j’ai adoré ça ! En rentrant de vacances, j’ai acheté un appareil semi-professionnel et je me suis inscrite à un cours de photo sur les techniques basiques. A partir de là, je n’ai fait que ça entre 2009 et 2011 : des cours plus avancés et des sorties photo le weekend, le soir… tout en ayant mon emploi en entreprise de 8h à 19h. Je sentais un vide à remplir, mais je ne prenais pas le temps d’y réfléchir.

En faisant de la photo à côté de mon job, j’ai commencé à avoir des clients qui me sont venus naturellement pour des anniversaires d’enfants, des photos de famille, et des événements d’entreprise dont un gros festival de jazz.

Au Brésil tout s’est fait naturellement, je n’ai pas cherché à être photographe

Puis au bout d’un moment, cette double vie est devenue difficile. Mon travail d’avocate me pesait, je ne me sentais plus du tout à ma place. J’ai quitté mon job en demandant d’être licenciée pour toucher le chômage. Au Brésil le chômage est très faible, il dure 5 mois maximum et le montant est l’équivalent de 380 € indépendamment du salaire antérieur ! Mais j’avais aussi de l’argent de côté issu des 4 ans de travail en entreprise, alors pendant cette période j’ai décidé de voyager et d’apprendre d’autres langues. Je suis venue en France pour la première fois pour apprendre le français. Je n’avais pas d’objectif clair, mais je ne me prenais pas la tête. Pour la première fois de ma vie, je lâchais prise.

J’ai étudié 5 mois à Toulouse à l’Alliance Française et j’ai rencontré des photographes grâce aux groupes Facebook de photo à Toulouse. J’ai toujours peur de tout mais à cette époque je n’avais peur de rien, certainement car je n’avais rien à prouver à personne et que je n’avais plus de chef qui me demandait des résultats… J’avais juste un peu peur de décevoir mes parents, mais c’était tout. Ce lâcher-prise m’a permis d’être hyper créative et productive. Cette période a été la plus créative de ma vie ! Mais la petite peur est revenue à la fin des 5 mois : que vas-tu faire de ta vie maintenant ?

J’ai trouvé un Master de Droit des médias et de la communication à Toulouse en me disant : “Tu as fait de longues études en droit, tu as un beau parcours, ce serait dommage de tout gâcher !”. En attendant d’intégrer le Master, je suis rentrée au Brésil 8 mois, pendant lesquels j’ai été vendeuse en librairie. Ca a été le meilleur job de ma vie ! J’étais entourée de personnes créatives, d’oeuvres d’art et d’expositions.

Mais je suis rentrée en France pour faire ce Master, et ça a été la descente aux enfers. C’était très difficile pour moi, je parlais français mais pas suffisamment bien pour faire la fac de droit en France. Tout s’est enchaîné, j’avais un VISA qui demandait d’avoir un emploi lié au diplôme, donc je suis montée à Paris pour trouver un stage dans le milieu de la culture et des médias et aussi pour rejoindre mon copain (aujourd’hui mon mari) qui est parisien. Je n’ai jamais réussi à trouver un job dans le milieu des médias et je me suis retrouvée à travailler comme juriste et chargée d’affaires dans la propriété intellectuelle pour une institution de recherche publique. Je n’étais vraiment pas à ma place. L’expérience s’est soldée par un burn-out, une période pendant laquelle j’ai touché le fond.

Comment as-tu refait surface après ton burn-out ?

J’ai obtenu le chômage en France pour deux ans, ce qui est une chance par rapport au Brésil. La première chose que j’ai faite, c’est de m’occuper de moi. Je savais que je voulais faire de la photo, et ça me faisait mal d’avoir arrêté ; pendant les deux dernières années je n’avais pas touché à mon appareil photo, ma créativité était bloquée. Mais je me suis donné du temps pour réfléchir et m’assurer que c’était bien ce que voulais faire. Les premiers mois étaient centrés sur moi, je lisais beaucoup, je recommençais à sortir petit à petit pour rencontrer des gens. J’y suis allée doucement, à mon rythme.

Dans mon parcours de vie j’ai toujours su rebondir, alors je me suis dit que j’y arriverais à nouveau

J’ai suivi en 2016 la formation de Switch Collective qui m’a beaucoup aidée à rebondir pendant cette période. Le changement s’est fait progressivement. En sortant d’un burn-out, on a peur de tout. Encore aujourd’hui, la peur revient par moments. Le burn-out laisse malheureusement des marques.

Que dirais-tu à quelqu’un qui traverse un burn-out ?

Ne pas être dur avec soi-même. J’y travaille encore : ne pas vouloir obtenir des résultats tout de suite, être parfaite tout de suite, arriver à avoir plein de clients du jour au lendemain. En burn-out je me demandais ce que j’allais faire de ma vie, j’avais très peur. Il faut accepter de se laisser du temps. Je sais que c’est difficile, surtout quand on a peur de ce que son entourage pense et du jugement des autres, mais c’est très important.

Il faut aussi s’entourer de gens bienveillants dans ces moments. J’ai la chance d’avoir un mari qui me soutient énormément, qui était à mes côtés tout le temps et l’est encore, mais aussi des amis qui me comprennent. Il ne faut pas hésiter à s’éloigner des gens toxiques, ce n’est pas le moment !

Tu as finalement fait le choix de te lancer comme photographe freelance. Raconte-nous tes débuts !

J’ai fait la formation SOTØ qui m’a aidée à structurer le côté business de ma future activité freelance : comment parler de mon activité, aborder les clients, créer ma structure… c’est pendant cette période de formation que je me suis décidée à me lancer. Je suis très perfectionniste mais j’ai compris que je devais me lancer même je ne maîtrisais pas tout !

Et ça, c’est un conseil que je donne : n’attendez pas ! Le temps que j’ai pris pour moi était nécessaire, mais j’ai quand même beaucoup attendu car j’ai toujours tendance à attendre que ce soit parfait. Il faut oser se lancer même si rien n’est parfait, de toute façon personne n’est parfait !

Quel statut as-tu choisi pour ton entreprise ?

J’ai choisi le statut micro-entrepreneur et j’ai l’ACCRE, ce qui est très bien pour démarrer. J’ai beaucoup réfléchi au choix de ce statut, car chacun doit évaluer sa réalité. Si l’on a beaucoup de dépenses, mieux vaut songer à un autre statut. Mais lorsque l’on débute et que l’on n’a pas beaucoup de clients, mieux vaut créer une micro-entreprise car c’est le seul statut où l’on ne paie pas de charges si l’on a pas de chiffre d’affaires. Et il n’y a rien à perdre avec ce statut ! Au pire on peut le fermer et ouvrir un autre statut. C’est pratique pour aider à se lancer et voir ce que ça donne pendant un an ou deux.

Quelles formations as-tu suivies ?

Quand on est photographe, on ne s’arrête surtout pas de faire des formations. Se former ce n’est pas non plus faire une formation par mois, mais au moins une ou deux par an pour apprendre à se renouveler, à avoir d’autres perspectives, à être formé par d’autres professionnels… La technique basique de la photo reste la même mais la technique de terrain et surtout la technique de post-traitement évoluent toujours.

Sur l’aspect entrepreneurial, j’ai commencé avec SOTØ et j’ai fait la formation obligatoire de la Chambre des métiers de l’artisanat, qui est plutôt utile : j’ai appris à gérer l’administratif, j’ai échangé avec d’autres professionnels… Et je vais bientôt me former au marketing digital et au personal branding.

L’an dernier j’ai suivi un coaching avec deux photographes de famille que j’aime beaucoup au Brésil Aline Lelles et Rodrigo Wittitz du Fotografia Afetiva. Ils ont créé un collectif et une école (Escola Holistica de Fotografia) qui va au-delà de la technique. On apprend à se centrer sur nous, à chercher nos ressources affectives pour que l’on puisse apporter un regard affectueux sur le quotidien des familles et créer un travail original. Et ça donne la pêche d’être avec d’autres professionnels ! On ne sait jamais tout à 100%, quelle que soit la profession.

Je fais aussi beaucoup de recherches sur internet et je suis des photographes qui sont déjà reconnus, qui parlent technique mais aussi business. Il faut suivre des personnes qui sont déjà à un stade avancé, pas uniquement des gens qui sont au même stade pour pouvoir progresser. J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec des amis et superbes professionnels de la photographie en France et au Brésil : Daniel Nicolaevsky de l’Art avec Amour, Elodie Idjerouidene de Hestia Photographie, Paula Giolito de Raizes Fotografia, Malu Vieira, Carolina Pires, Camilla Neves et même une superbe photographe française qui j’admire beaucoup et avec qui j’ai pu échanger quelques mots sur les réseaux sociaux Laurence Revol d’épouse-moi cocotte. Il est important d’échanger et de suivre d’autres photographes qui sont de vraies sources d’inspiration !

Un photographe freelance doit-il se spécialiser ?

Cette question de la spécialisation en freelance est très trompeuse ! Il ne faut pas rentrer dans une case, sinon il n’y aurait pas de slasheurs qui ont des activités très différentes et enrichissantes ! 

Pour autant, je ne peux pas me présenter comme un couteau-suisse, car les personnes qui me découvrent ne comprendraient pas ce que je propose. Se spécialiser ce n’est pas rentrer dans un cadre, mais savoir cibler les clients. Je peux faire les familles et les professionnels à condition d’avoir une offre claire. Pour résoudre ce problème, sur mon site internet j’ai décidé de créer un lien dédié aux professionnels. Je crée un autre type de réseau et de ciblage marketing. Mais c’est un double travail donc ce n’est pas facile. En ce moment je concentre mes forces sur les familles mais ensuite je reviendrai aux entreprises. J’ai fait ce choix, d’autres photographes le font, cela prouve que l’on n’est pas illégitimes de le faire.

Comment as-tu eu tes premiers clients ?

Il faut avoir beaucoup de patience ! Ce que j’ai compris chez SOTO, c’est que c’est le réseau qui va amener les clients les plus fidèles. C’est ce qui marche le mieux mais ça ne vient pas tout de suite, il faut avoir de la patience et insister. Le bouche-à-oreille est le meilleur levier commercial. Quand quelqu’un dit “Tu as besoin d’un photographe ? Je connais Ellen”, ça n’a pas de prix !

Ce n’est pas facile de recommencer un réseau de zéro. On commence par nos proches, en parlant de ce que l’on fait, tout le temps. Dès qu’on en a l’opportunité, il faut parler de son activité pour que les gens soient au courant. Puis il faut étendre aux autres réseaux. Par exemple, les réseaux spécifiques des formations que j’ai faites, ou encore une communauté de brésiliens en France. Il faut prendre le temps d’identifier les bonnes communautés. Et j’utilise Shapr mais je n’ai pas encore de retour concret. 

Le secret, c’est de maintenir le contact et de montrer ce que l’on fait. En se rendant visible et en apportant de la valeur aux autres, les résultats commencent à arriver. J’ai commencé à produire des contenus, ce qui me donne de la visibilité. J’ai écrit un article pour raconter mon histoire sur Linkedin qui a eu beaucoup de partage et d’interactions. Il faut avoir de la patience car c’est un milieu très concurrentiel.

Est-il difficile de se lancer dans le secteur de la photographie ?

Oui, en raison de la forte concurrence. Il y a des professionnels mais aussi des amateurs qui font de la photo à côté de leur travail, ce qui crée d’énormes différences de prix ! Quand on a un job à côté on peut se permettre baisser ses tarifs, mais pas quand on a une entreprise à gérer (je le dis car j’étais moi même au Brésil une avocate que faisait de la photo à côté mais qui n’en dépendait pas pour en vivre à l’époque) .

A cause de cette concurrence, il n’est pas toujours facile de trouver des personnes disponibles pour échanger ouvertement sur leur travail avec bienveillance. Mais j’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes, notamment quelques amis que j’ai cité auparavant, qui ont pris le temps d’échanger avec moi et de m’expliquer la réalité du métier, et je la remercie pour cela. Aujourd’hui j’essaie de faire la même chose avec ceux qui se lancent. Même si je n’ai pas encore atteint mon objectif, j’y travaille, j’ai un parcours de photographe au Brésil et je peux déjà donner un retour d’expérience ! Je suis convaincue qu’il y a du travail pour tout le monde !

Une autre particularité dans ce métier, c’est qu’en France tout est très cadré et segmenté. Mais j’estime qu’un photographe de mariage n’est pas obligé de faire que du mariage ! Personnellement, je fais de la photo de particuliers pour les familles, mais aussi pour les entreprises et pour les professionnels, et je me sens tout à fait légitime d’apporter mon regard aux deux segments.

Quelle est ton approche de la photographie ?

Ma photographie est basée sur la spontanéité. Je me définis comme une chasseuse d’instants, je fais ressortir l’âme des personnes que je photographie. Lorsque je photographie des familles, je les prends dans un moment très naturel. Quand je fais un portrait, je rencontre la personne avant afin de comprendre sa personnalité, ses goûts, son univers, pour que l’on puisse créer un résultat qui lui ressemble.

Quelles sont tes principales sources d’inspiration ?

Je cherche mes sources familiales et ce qui vient de l’ancestralité. Je veux laisser des souvenirs aux gens, leur faire ressentir une certaine nostalgie de leur enfance.

Je lis aussi beaucoup. Le livre qui m’a récemment marquée est Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estés. Elle parle de la nature de la “femme sauvage”. Il a été inspirant pour savoir qui je suis, comprendre ma source intérieure, ce qui me motive, et surtout pour faire confiance à mon intuition. En tant que femme, nous sommes nées avec un instinct développé mais que la société casse. Grâce aux contes du livre, on revient aux questions des racines et de l’instinct.

Eric Delamarre a aussi écrit ce que l’on appelle “La bible des photographes” (le livre auquel tout professionnel de la photo doit jeter un coup d’oeil une fois !): Profession photographe indépendant.

Quels sont tes conseils pour ceux qui songent à se lancer ?

Il est difficile de gagner rapidement sa vie grâce à la photo. Le réseau se travaille à long terme, donc il est nécessaire d’avoir une autre source financière au début, que ce soit le chômage ou de l’argent de côté. Cela permet d’acheter du matériel et d’essayer de photographier et de démarrer sans clients. Le matelas financier est indispensable pour vivre sereinement cette période de lancement.

Mais faites-le absolument, car l’art, c’est ce qui remplit notre vie. Si on arrive à en vivre, c’est magique. C’est dur, il y a des jours difficiles, des doutes… mais quand on prend l’appareil photo, qu’on sort, qu’on fait du beau travail et qu’un client est heureux : ça n’a pas de prix.


Pour en savoir plus sur Ellen : son site internet, son compte Flickr, sa page Facebook, ou encore son compte Instagram.


Que retenir de l’expérience d’Ellen ?

  • Après un burn-out, ne pas être trop dur avec soi-même, accepter de se laisser du temps et s’entourer de personnes bienveillantes
  • Ne pas attendre que tout soit parfait pour se lancer
  • Continuer à se former, au moins une ou deux fois par an, pour se renouveler et découvrir de nouvelles perspectives. On ne sait jamais tout à 100% !
  • Suivre des professionnels à un stade plus avancé que nous pour s’en inspirer
  • Se spécialiser en tant que freelance, ce n’est pas rentrer dans un cadre, mais bien cibler ses clients selon leur typologie
  • Le réseau apporte les clients les plus fidèles, mais cela prend du temps donc il faut être patient, d’autant plus que la photographie est un secteur très concurrentiel
  • Par conséquent, il faut s’assurer d’avoir une sécurité financière avant de se lancer (chômage, argent de côté…)
  • Se lancer ABSOLUMENT car vivre de sa passion n’a pas de prix !

Pour découvrir d’autres interviews de freelances, c’est par ici 😉 

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