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Flora : La boxe et l’entrepreneuriat, même combat

Après 4 ans dans l’événementiel, Flora a eu besoin de prendre du recul. C’est au cours de son voyage introspectif en Amérique Centrale qu’elle a bâti le projet de La Salle, la salle de sport qu’elle tient aujourd’hui. Découvrez son parcours, depuis les sports d’hiver à la boxe en passant par un mojito sur une plage au Salvador. Mais surtout, plongez dans le quotidien sans filtre d’une entrepreneur au combat.

Bonjour Flora, raconte-nous ton parcours en toute transparence !

Je viens de la région de Genève, du côté français. J’ai fait une prépa école de commerce à Grenoble et j’ai intégré l’ESSEC, sans trop savoir ce que j’allais y faire. J’avais envie de trouver un “métier-passion” et je découvrais les envies de la plupart de mes camarades de promo qui parlaient des « vrais métiers », ceux que l’on fait en général en sortant des grandes écoles. Moi ça ne me parlait pas ! J’ai choisi la Chaire Médias à l’ESSEC en suivant un cursus assez généraliste. C’était une très belle formation dont on ressort la tête bien pleine. 

J’ai choisi de travailler dans une agence d’événementiel à Annecy, spécialisée dans l’événementiel sports d’hiver. Le fondateur avait une forte personnalité et était très créatif. Moi ça m’intéressait, ils organisaient le Mondial du Snowboard, alors dans mon idée de métier-passion je me suis dit que ça me plairait. Je trouvais mon entreprise et mon travail très authentiques, contrairement à mes camarades de promo qui démarraient dans l’audit, le marketing… A mes yeux ces métiers manquaient de sens – même si je les respectais beaucoup. C’est pour cela que je me suis plu dans dans l’événementiel et dans une petite entreprise bien réputée sur un marché de niche, avec une super ambiance en interne. Moi qui voulais du terrain, j’en ai eu ! J’étais un vrai couteau-suisse. J’ai adoré ça car ça me changeait après mes études assez théoriques orientées grands groupes et grandes carrières.

Ce choix professionnel a été une décision controversée. Mes parents m’ont toujours soutenue dans tout ce que j’ai fait, mais ils m’ont dit avec humour “c’est ça la rentabilité de l’ESSEC qu’on a payé ?”. Certains amis disaient plutôt “A un moment il faut se faire un CV !”.

Mais je ne pouvais pas faire autrement, car au fond de moi je ne croyais pas à autre chose. J’ai toujours suivi mes intuitions et laissé parler mes tripes.

L’ironie de l’histoire, c’est que 2-3 ans plus tard ces mêmes personnes avaient quitté leur job pour partir voyager ou encore travailler en start-up ! C’est tout de même plus épanouissant que d’être chef de produit Canard WC (sans jugement de valeur !).

De mon côté, après 4 ans, la boîte a commencé à faire du résultat et il fallait développer les ventes. Le milieu du ski me plaisait mais j’étais quand même limitée. Il fallait faire preuve de créativité et d’innovation pour créer les événements et surtout les vendre, mais le milieu n’était pas le mien à la base donc ça manquait de sens pour moi. C’était une boîte avec une identité très forte et à un moment je ne m’y retrouvais plus. Le créateur est un enfant de la montagne, pas moi. Je cherchais aussi une vocation sociale à ce que je faisais. Les sports d’hiver c’est intéressant mais je m’en suis lassée au bout d’un moment.

J’ai alors décidé de m’orienter vers un domaine qui me passionnerait vraiment… Mais quoi ? J’ai pensé à la gestion de projet dans le voyage, j’ai cherché des offres en France et à l’étranger, mais je n’arrivais pas à me projeter. Dès qu’il était question de postuler quelque part, j’abandonnais car je ne sais pas mentir et je ne me voyais pas dire à un recruteur “Je viens chez vous mais je ne sais pas combien de temps”. Je n’avais plus du tout de vision sur ma carrière.

Une amie était aussi arrivée au bout, elle travaillait dans le conseil à Paris et elle cherchait aussi autre chose. Alors on s’est dit : et si on arrêtait de chercher et qu’on partait voyager ?

toctocproject.tumblr.com – notre blog de voyage

J’ai posé ma dem’, car je n’ai pas souhaité demander une rupture conventionnelle à mon boss vu que je partais voyager. La décision a été prise en 2013 donc j’ai eu le temps de former une stagiaire et de bien gérer le départ de ma boîte. Ca s’est très bien passé avec mon boss. On est alors parties 6 mois en Amérique Centrale en 2014. Au total, le changement a pris un an. 

Comment t’es-tu préparée à ton voyage ?

Dès que la décision a été prise, on a commencé à limiter nos dépenses. On a arrêté de voyager en attendant, on a fait économies sur tout. J’ai emménagé en colocation pour baisser mon loyer. Et on a voyagé avec un petit budget, 4000€ pour 6 mois.

C’était un voyage d’introspection, donc on a volontairement réduit nos moyens. On ne voulait pas dépenser de l’argent pour faire toutes les activités possibles, mais se faire plaisir simplement et surtout faire le point sur nos vies… car on allait devoir trouver un boulot à notre retour. 

Une amie travaillait au Guatemala donc on l’a aidée pendant un mois dans une entreprise sociale, puis on a donné un coup de main à une association de l’ESSEC au Salvador et travaillé dans une auberge de jeunesse au Costa Rica. On a voyagé comme ça, au fil de l’eau, avec certains moments de plaisir, la visite d’amis et de la famille parfois. Ca s’est fait dans la douleur parfois, car on s’est retrouvées face à nous-mêmes. Parfois nous étions dans un endroit magnifique, mais quand il n’y a rien à faire le temps semble long. Ca nous a appris à arrêter de voyager frénétiquement. Quand je travaillais, j’avais toujours envie de voyager. 

J’ai réalisé que jusqu’ici, le voyage était une fuite en avant. Me poser un peu m’a fait beaucoup de bien.

Nous sommes chacune allées creuser dans les recoins les plus profonds de nos personnalités. J’ai appris à mieux me connaître. J’ai réussi à mettre des mots sur mes valeurs, à écrire ce que je voulais pour ma vie actuelle et future. Je trouve ça dommage de ne penser toujours qu’aux prochaines vacances. Je voulais trouver un job dans lequel je ne penserais plus aux vacances mais où je profiterais tous les jours.

Comment t’est venue l’idée de La Salle ?

A cette époque, mon père achetait un terrain pour développer son entreprise. Il voulait construire un bâtiment pour louer à des entreprises et avait l’idée d’ajouter un étage pour y faire une salle de sport. Il pensait y mettre un dojo car il est passionné d’arts martiaux et moi je faisais un peu de boxe. Il avait déjà contacté quelques franchises, puis il en a rencontré une qui mélange le fitness et les sports de combat.

J’étais dans un hamac au Guatemala quand il m’a appelée. Il m’a expliqué son idée et m’a dit : il faut juste un gérant. J’ai pensé à toi.

J’ai réfléchi une petite semaine, et j’ai accepté. J’ai confiance en lui, c’est un bâtiment familial et ce projet avait du sens. J’avais déjà fait de la gestion de projet, donc je me suis dit que je pourrais gérer si on m’accompagnait.

Ce coup de fil a eu lieu au bout d’un mois et demi de voyage donc il a conditionné la suite. J’ai eu le temps de me poser et d’écrire ma vision du projet : les valeurs de la salle, ce que je voulais créer… Plus j’avançais, plus je créais mon propre concept. Je voulais un projet qui me ressemble et qui fonctionne. Je n’ai pas intégré la franchise finalement. Un mois avant que je rentre mon père est venu au Panama. C’est autour d’un mojito que nous avons écrit les lignes directrices du projet. Mais le bâtiment n’était pas encore construit et il restait un an et demi de construction. Le financement n’était même pas encore validé.

En attendant, mon père avait besoin d’un coup de main pour son entreprise donc il m’a embauchée pour gérer la communication et le contrôle de gestion. Depuis que je suis petite je sais ce qu’il fait, mais la menuiserie et les fenêtres ce n’est pas mon truc. Mais là j’y trouvais du sens car c’est ce qui permettrait de financer le bâtiment et la salle ! On a fait une très belle année et la construction du bâtiment a démarré en septembre 2015.

En parallèle je me suis lancée dans une formation d’animateur sportif car je voulais pouvoir échanger facilement avec les coachs sportifs pour les embaucher, et pouvoir les remplacer en cas d’absence. J’avais donc mon boulot à 35 heures et 2 jours de formation par semaine. Et dans le peu de temps libre qu’il me restait, je préparais le business plan de ma salle.

La Salle a ouvert ses portes en septembre 2016, il y a un an et demi.

L’inauguration le 9 septembre 2016 – Heureuse et soulagée !

Comment s’est passé le lancement ?

Tout s’est très bien passé, on a fait un magnifique démarrage. J’ai recruté deux personnes dès le lancement. On a énormément travaillé mais dans une super ambiance. Nous sommes dans une région frontalière où il n’y a pas beaucoup de lieux de vie sociale et peu d’occasions de rencontrer du monde. Je mets beaucoup d’âme à la salle et nous sommes très bien perçus car nous communiquons sur la salle comme étant une deuxième maison. On tutoie tout le monde, on s’intéresse à chacun, on crée une famille. Je cultive ce côté familial et convivial et le suivi individuel. Les coachs sont toujours là et ils ont énormément contribué à retransmettre cet esprit – pour cela je les remercie beaucoup. Dès le départ on a eu d’excellents retours. La première année on a fait +30% par rapport au prévisionnel. J’ai pu rembourser tous mes emprunts.

Mais quelques difficultés et questionnements sont apparus. Il faut être là tout le temps, savoir gérer et être présent car le management s’apprend sur le terrain. Il est difficile de prendre des décisions seul dans son bureau. Mes amis d’école de commerce ont toujours des conseils bien avisés mais ils sont à Paris donc ce n’est pas simple. Mon père me conseille mais il vient d’un autre milieu. C’est compliqué de savoir où trouver l’information, du soutien, des conseils… Et surtout de prendre le temps de tout faire.

Comme je suis seule, j’ai tout à faire. Je suis dans le bureau mais je suis toujours sollicitée par des clients à l’accueil et je donne aussi des cours. Ca nécessite une grande rigueur pour concilier les cours et le travail de bureau, et c’est compliqué car parfois je n’ai pas envie et je n’ai pas la contrainte du patron derrière puisque c’est moi ! Il faut se concentrer sur les objectifs et ne pas se laisser submerger par le quotidien. J’ai suivi en 2016 une autre formation en kick-boxing (DEJEPS), qui est un diplôme quasi indispensable à la survie de ma structure mais très prenant. J’ai choisi de le faire moi plutôt qu’un coach pour ne pas être dépendante de quelqu’un. Je l’ai suivie pendant un an avec une semaine par mois à Paris. Mais mon travail ne peut pas se faire à distance, il y a La Salle à ouvrir !

L’équipe a ressenti mon absence. Ils ont beaucoup travaillé mais je n’étais pas là pour transmettre l’énergie positive. Et il n’y pas de secret, la présence est importante. Un salarié est parti au début de la deuxième saison, en pleine rentrée, ça a été dur. Il a beaucoup donné la première année mais n’a pas souhaité continuer dans ce milieu qui demande parfois de faire des sacrifices personnels (l’amplitude horaire est importante).

Quand tu es patron tu ne peux jamais lâcher complètement. Tu ne peux pas avoir de l’ambition pour les autres, moi je le voyais responsable mais lui ne se projetait pas, il voulait changer de métier. J’ai pris un coup sur la tête car j’avais lancé mes projets en l’intégrant dedans. J’ai ruminé quelques jours puis il a fallu repartir, la boxe ça sert à ça ! J’ai remis les gants, je me suis relevée. J’ai réussi à recruter une nouvelle personne – qui assure ! – et ainsi à prendre un nouveau départ pour l’équipe. Ca a aussi été l’occasion de l’agrandir avec une nouvelle recrue hyper volontaire, ça fait du bien !

L’entrepreneuriat c’est comme la boxe, il faut savoir se battre car ce n’est pas toujours rose. Mais l’avantage c’est que toutes les réussites sont pour toi.

Mais c’était surtout à moi de trouver ma place. En janvier j’étais encore là 12 heures par jour. Sauf que je m’épuisais et j’avais le sentiment de ne servir à rien. J’étais dégoûtée, je n’avais plus envie d’aller au boulot… Là je me suis dit, c’est tellement dommage, j’ai un outil de travail magnifique, une salle qui fonctionne très bien, une équipe motivée, et une infrastructure qui n’est pas limitée à être un commerce local. Je peux y organiser des formations, devenir un centre référent en France pour certains sports

Alors à un moment, j’ai dit stop. J’ai passé 2 jours dans mon lit. J’ai compris qu’il fallait que je relâche, que je m’organise différemment et que je revienne aux bases.

Mon conseil aux futurs entrepreneurs est le suivant : dès le départ, quand vous avez encore le temps, il faut définir les valeurs qui vous animent et le sens que vous voulez donner à votre projet. Car ce sont des basiques auxquels vous retournerez si besoin. Quand j’ai dit stop, je ne croyais plus à nos projets, je ne savais plus où on allait. Alors j’ai ressorti mes cahiers de voyage, mon vieux business plan, et ça m’a beaucoup aidée. Une amie m’a aussi rappelé la vision que j’avais deux ans auparavant. A l’époque j’étais sûre de moi. Mais là je n’avais plus de jus. Avoir écrit tout ça m’a énormément aidée à me reconnecter à ma vision initiale. Désormais quand j’ai du mal à prendre une décision, je me reporte à mes écrits : est-ce que je suis alignée avec mes bases ?

Chacun fait comme il le sent, mais pour écrire ces bases je m’étais inspirée de business plans d’entreprises sociales et solidaires. J’ai suivi un MOOC gratuit par un professeur de l’ESSEC sur le business plan social. J’ai une vision sociale dans le sens où je me fiche d’avoir une Porsche, moi je veux que ma boîte tourne et que l’argent me permette de recruter des employés. Le but c’est de développer et de réinvestir. Maintenant que je sais que la salle va tenir, je peux me lancer dans des projets plus sociaux, par exemple des partenariats avec des associations.

J’avais mis mon intuition sur papier. Heureusement car comme beaucoup d’entrepreneurs, je me suis perdue ces derniers mois car j’étais dans le jus. La ligne de conduite doit être définie avant.

Carnet de voyage, Guatemala, 2014

Entre avoir l’idée et la mettre en place il y a un monde ! Une fois dans le quotidien, c’est la gestion qui prend le dessus. Être patron c’est éteindre des incendies. Il n’y a plus de temps pour faire le travail de développement. Dans l’idéal il faut instaurer dès le départ des temps réservés pour soi sans être dérangé. Par exemple, faire la sieste permet d’avoir les idées plus claires. Mais on ne se l’autorise pas toujours ! Il faut décider de se mettre off pour prendre du recul car quand on a la tête dans le guidon on ne prend plus de bonnes décisions

 

 

Il ne faut pas oublier que l’on est humain avant d’être patron, entrepreneur ou salarié. S’occuper des gens est primordial. Quand il y a un souci dans l’équipe j’en parle clairement et j’essaie de saisir quels sont les enjeux pour chacun.

Comment te sens-tu aujourd’hui en tant qu’entrepreneur ?

J’ai une boite qui tourne. Je suis ravie de la tournure qu’ont pris les choses, même si parfois au fond de moi c’est plus compliqué. Le première crise traversée m’a fait un bien fou, et même si je pouvais dire avec humour il y a quelques semaines « je vais démissionner », j’ai l’impression aujourd’hui de prendre un nouveau départ avec encore plus d’énergie que la première fois. Mon équilibre vient aussi du sport : il faut parfois se forcer, mais tout peut attendre 2h, et ces deux heures sont primordiales. Le sport n’est pas la seule solution, chacun a la sienne pour souffler et prendre du temps pour soi.

Est-ce qu’un business physique est plus lourd à porter pour un entrepreneur ?

Pour ma part je n’ai pas eu le choix car le projet s’est présenté à moi. Mais oui, parfois je me dis que le business physique est un frein, tu es pieds et poings liés. Et en même temps, je pense que c’est l’idéal pour le relationnel et l’humain. Le matin je vais quelque part, voir des vrais gens, je ne reste pas derrière un écran. Et quand j’en ai marre de l’écran et des papiers, je vais dans la salle.

Je conseille de bien mesurer l’investissement pour un business physique car c’est risqué. Il est possible de mixer les deux. Le business physique peut être une belle vitrine pour développer ensuite un business en ligne, et ça permet de garder un équilibre.

Quel est ton conseil aux entrepreneurs qui passent par une phase difficile ?

Il ne faut pas hésiter à en parler. Ces derniers temps on m’a souvent demandé “Mais pourquoi tu n’as rien dit ?”. En fait j’étais dans mon monde, je ne réalisais pas qu’il fallait en parler. Alors que dès que je me livre à quelqu’un, ça m’ouvre ! C’est tellement facile de s’enfermer. Il ne faut pas avoir peur de rebattre les cartes. Au pire, on recommence. Peut-être qu’un autre modèle marchera mieux.


Que retenir de l’expérience de Flora ?

  • Son voyage d’introspection de 6 mois lui a permis de prendre du recul et de bâtir le projet de La Salle
  • Il est très utile de définir les valeurs et le projet dès le départ, lorsque l’on a encore le temps… car une fois dans le quotidien, c’est la gestion qui prend le dessus
  • Pour bien gérer la charge de travail en tant qu’entrepreneur, il faut se concentrer sur les objectifs et trouver du temps pour soi
  • Enfin, réussir à dire stop lorsque l’on s’épuise. Nous sommes humains avant d’être entrepreneurs !

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